n°177 - octobre/décembre 2024

Des acteurs connectés dans un marché florissant

Par Christophe NOISETTE

Publié le 01/10/2024, modifié le 25/11/2024

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Le biocontrôle est souvent, pour ne pas dire exclusivement, présenté comme une « alternative aux produits chimiques ». De fait, cela pourrait l’être… Mais la notion d’alternative s’épuise quand on se penche les acteurs qui vendent ces « biosolutions ».

Le biocontrôle n’est pas récent. Les paysans et peuples autochtones l’utilisent depuis des milliers d’années : leurs savoirs sont aujourd’hui couverts par le dénomination de « préparations naturelles peu préoccupantes » (PNPP) rangées dans la catégorie juridique des « produits de biocontrôle »1. Cela fait maintenant plus d’une décennie que les entreprises se sont emparées de ce nouveau terme aux contours flous pour avancer leurs « solutions » et engranger des dividendes. Les grandes multinationales de l’agroindustrie, qui ont fait leurs profits en vendant des pesticides de synthèse et des OGM, ont racheté ou engagé des partenariats avec des entreprises qui avaient mis au point des produits de biocontrôle. Et le gouvernement français ne cache pas cette dimension économique du biocontrôle : l’Inrae indique que le projet de « Grand défi Biocontrôle et biostimulation pour l’agroécologie » s’inscrit dans la stratégie d’accélération France 2030, qui vise à doper l’innovation2.

Achats, fusions, partenariats et monopole

En 1995, Syngenta (à l’époque Ciba-Geigy et racheté depuis par le chinois ChemChina) achetait l’entreprise Bioline, qui « produit et commercialise une large gamme d’organismes invertébrés [NDLR : par exemple, Adalia bipunctata3 (Coccinelle) ou Eretmocerus eremicus4] de contrôle biologique utilisés pour lutter contre les insectes nuisibles dans diverses cultures »5. En 2016, Syngenta revendait Bioline à l’entreprise française InVivo6. En 2012, elle achetait deVGen (404 millions d’euros), une spin-off de l’Université de Gent et de l’Institut Flamand de Biotechnologie qui travaille sur les ARNi7, et Pasteuria (95 millions d’euros) qui développe un nématicide8.

En novembre 2012, BASF achetait Becker Underwood pour 785 millions d’euros9. Cette entreprise est notamment spécialisée dans « le traitement biologique des semences » et « la protection biologique des cultures ». Cette entreprise a été intégrée à l’unité commerciale « Crop Protection » de BASF qui réalisait, en 2011, un chiffre d’affaires d’environ 4,2 milliards d’euros.

La même année, Bayer entrait dans la danse du biocontrôle en achetant AgraQuest pour environ 340 millions d’euros. AgraQuest, « est un fournisseur mondial de solutions de bio-contrôle de lutte antiparasitaire à base de micro-organismes naturels »10. Bayer continuait son expansion dans ce domaine en achetant, en 2013, l’entreprise allemande spécialiste des produits de biocontrôle à base de micro-organismes fongiques Prophyta11.

On peut encore évoquer l’alliance réalisée en 2014 entre Monsanto et Novozymes, entreprise danoise spécialisée dans les enzymes alimentaires et industrielles. « The BioAg Alliance » a pour but, comme le précisait le communiqué de presse, d’ « identifier, développer et vendre des solutions à base de micro-organismes qui permettent aux agriculteurs du monde entier d’augmenter les rendements des cultures en utilisant moins d’intrants ». Avec le rachat de Monsanto par Bayer, cette alliance a perduré, mais a été élargie à d’autres entreprises, comme Univar Solutions ou UPL. Novozymes a aussi un partenariat pour des « solutions de biocontrôle » avec Syngenta12.

Ces achats et ces fusions ont continué et une nouvelle vague de fusion/rachat a eu lieu au cours de la dernière décennie. En 2020, Syngenta acquiert Valagro (530 millions d’euros)13. En juillet 2023, BASF achète Verdesian Life Sciences, qui lui permet d’investir le marché du biocontrôle en Amérique du Nord. Citons encore rapidement Corteva, qui rachète Taxon Biosciences et La vie bio (2019)14, Symbord (2022)15 et Stoller (2022)16.

Les plus petites entreprises du domaine sont aussi dans une logique de fusion pour résister face à ces multinationales. Ainsi, en 2022, BelChim Crop Protection et Certis fusionnaient et donnaient naissance au groupe Certis Belchim17. La même année, on assiste au rachat par Bioceres Crop Solutions (qui a développé des blés et sojas OGM) de l’entreprise Marrone Bio Innovations (212 millions d’euros)18, qui propose notamment des produits de biocontrôle dans le domaine du traitement des semences.

Dans le même temps, les partenariats et autres accords de licence continuent d’augmenter la concentration dans le domaine du biocontrôle. Il est impossible de tout énumérer, mais nous pouvons mentionner par exemple l’alliance entre BASF et Agrauxine (Lesaffre) pour la mise en place de Romeo®, « composé de parois de levures inertes de Saccharomyces cerevisiae » et qui « agit en stimulant les défenses naturelles de la vigne »19. BASF a également signé un accord de recherche avec l’entreprise nancéienne Plant Advanced Technologies (PAT)20, dédiée à la découverte et au développement de nouveaux « bio-pesticides » pour l’agriculture. Concrètement, PAT est spécialisée dans l’identification de « bio-molécules » et les examinera pour en déterminer le potentiel en matière de « protection des cultures ». Les meilleures biomolécules seront ensuite développées, homologuées et commercialisées par la division Crop Protection de BASF. De son côté, Bayer construit en 2022 un partenariat avec un des leaders du marché, Gingko Bioworks21.

En France, de nombreuses organisations imbriquées les unes dans les autres

La France a annoncé, le 6 février 2024, la mise en place d’un vaste programme d’aide aux biocontrôles de 60 millions d’euros. Le lancement de ce programme a été annoncé une semaine après la « mise en pause » de l’élaboration du plan Ecophyto 203022. Ce plan est en réalité financé par deux sources : l’État, dont 42 millions d’euros issus du plan « France 2030 », et 18 millions d’euros qui viendront de fonds privés. Le gouvernement explique que cette démarche lui permet d’affirmer sa volonté de « faire entrer les firmes dans la logique » de développement de solutions alternatives aux produits phytosanitaires. Pour piloter ce programme, une structure ad hoc a été créé : l’Association Biocontrôle et Biostimulation pour l’Agroécologie (ABBA).

A partir de cette association, nous pouvons voir les liens organiques entre d’autres structures et les entreprises du biocontrôle. Tout d’abord, cette association est composée de 129 membres. Il s’agit d’un ensemble très hétéroclite qui regroupe quelques instituts de recherche publique (AgroParisTech, Cirad, Inrae, Université de Bourgogne, Université Côte d’Azur,…), de nombreuses start-ups et quelques grandes multinationales (BASF, Bayer, In Vivo (Soufflet), Lessaffre (Augroxine), Sofiproteol (groupe Avril), Syngenta, Yara France,…). L’association Pollinis est aussi membre de l’ABBA (et de son Conseil d’administration). Interrogée par Inf’OGM, elle nous explique avoir « décidé de participer pour essayer de limiter la cooptation de ces fonds [NDLR : en grande partie publics] par l’industrie, qui cherche à imposer une logique de substitution de produits (pesticides toxiques avec produits de biocontrôle) et donc saper la possibilité que ce programme puisse véritablement produire un changement des pratiques. [] Cependant la tâche est herculéenne, nous sommes la seule ONG environnementale représentée… Même si le poids de l’industrie est pondéré par un système de collèges (8 collèges, chaque collège compte pour une voix), elle est très présente et nous sommes bien seuls. Ainsi, notre participation est aussi celle d’un « watch dog » [sentinelle], et si nous observons un dévoiement, nous le ferons savoir largement ».

Mais notons surtout une certaine mise en abîme : de nombreux membres de l’ABBA sont aussi des associations dont les membres sont globalement les mêmes – IBMA France (devenue récemment Alliance Biocontrôle et qui représente 80 % du marché français des produits de biocontrôle23), Vegepolys Valley et France Biocontrôle. Ainsi, les trois grandes multinationales engagées dans le biocontrôle – Bayer, BASF et Syngenta – sont présentes dans IBMA (Alliance Biocontrôle), ABBA et Vegepolys Valley (voir graphique)… France Biocontrôle24 est une plus petite structure, fondée par quatre entreprises françaises (Andermatt France, BioBest France, CBC Biogard, Koppert France25), les mêmes qui, il y a 27 ans, fondaient IBMA Global. Un autre acteur est le consortium biocontrôle de l’Inrae26, mis en place en 2016, et auquel participe, à nouveau, ces mêmes entreprises (Corteva, Agrauxine Lesaffre, BASF, Bayer, Syngenta, Mycea, Bioline AgroScience, Koppert France, etc.).

Biodiversité : une fausse diversité d’organisations professionnelles (Inf’OGM).

Un marché en pleine expansion

L’article en pages 3-4 évoquait l’argument numéro un des promoteurs du biocontrôle : réduire l’utilisation des pesticides chimiques de synthèse. L’analyse des acteurs, l’argent dépensé pour racheter les entreprises et les liens structurels entre les organisations qui défendent ces solutions et les entreprises montrent qu’il est possible que tout ceci soit motivé par d’autres intérêts. Le biocontrôle est un marché en pleine expansion lié à des législations en évolution. Les pesticides chimiques sont de plus en plus décriés par des chercheurs et des médecins et des plans de réduction de l’usage de ces molécules existent, même s’ils ont du mal à se mettre en place. Par ailleurs, le réservoir de nouvelles molécules chimiques de synthèse brevetables s’épuise. Certains acteurs, à l’instar de Guy Kastler (Confédération paysanne) estiment même que leur réglementation est aussi instrumentalisée par les entreprises elles-même pour faire disparaître les molécules en fin de brevet et laisser la place à des nouveaux produits brevetés.

Concrètement donc, pour ces entreprises, il s’agit d’inventer un nouveau marché pour faire face à la limitation annoncée d’un marché précédent. Cela est bien résumé dans le rapport du cabinet de conseil Technavio : «L’augmentation des prix des engrais chimiques et des pesticides, l’augmentation du soutien des pouvoirs publics à l’utilisation de produits biosourcés dans l’agriculture et la croissance du marché des produits alimentaires biologiques offriront d’immenses possibilités de croissance »27. Il ajoute qu’ « à l’échelle mondiale, diverses initiatives sont prises pour encourager l’utilisation de produits d’origine biologique dans l’agriculture. Les organisations internationales, dont l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, financent fréquemment ces programmes. En outre, les gouvernements de divers pays accordent des rabais aux agriculteurs sur les bioproduits []. Par conséquent, ces facteurs sont à l’origine de la croissance du marché au cours de la période de prévision».

« Le marché des agents de biocontrôle a été évalué à environ 5,23 milliards de dollars [4,9 milliards d’euros] en 2023 et devrait atteindre 20,4 milliards de dollars [18,5 milliards d’euros] à la fin de 2032 », indique Global Market Insights28. Tous les acteurs se félicitent de ce marché prometteur. Ainsi, BASF précise que « le marché des solutions de biocontrôle progresse fortement en France []. Le biocontrôle a représenté, en 2019, 11 % du marché de la protection des plantes, selon IBMA France []. Le chiffre d’affaires de ces produits s’établit à 217 M€, soit une hausse de 8,5 % par rapport à 2018. IBMA vise 30 % du marché en 2030 »29. BASF a investit, en 2019, 879 millions d’euros dans la R&D liée à ce secteur, ce qui représentait 11% de leur chiffre d’affaire et près de 40 % de l’ensemble de la R&D du groupe30. Ou, pour le dire autrement, BASF a enregistré un chiffre d’affaires de 70 milliards d’euros en 2015, dont 5,8 pour la division « Protection des cultures ». Une division que BASF n’a pas du tout envie de laisser entre les mains des paysans et des partisans des PNPP…

1 Ministère de l’Agriculture, Direction générale de l’alimentation, Emmanuelle Soubeyran, « Réglementation et biocontrôle », 22 avril 2014.

3 Bioline AgroSciences, « Adaline ».

4 Bioline AgroSciences, « Eretline ».

5 Bioline AgroSciences

6 InVivo, communique de presse, « En procédant à l’acquisition de la société Bioline auprès de Syngenta,
InVivo devient un acteur majeur du biocontrôle », 29 février 2016.

7 Patrick Winters, « Syngenta to Buy Biotech Seedmaker Devgen for $523 Million », Bloomberg, 21 septembre 2012.

8 Wayback Machine, « Syngenta to acquire Pasteuria Bioscience », 19 septembre 2012.

11

12 Christophe Noisette, « Micro-organismes et industrie : un marché très, très concentré », Inf’OGM, 21 décembre 2023.

14 Gali Weinreb, « Corteva invests $10m in Evogene’s LaVie Bio unit », Globes, 7 août 2019.
Lavie bio était une filiale de Evogene dédiée à la production de micro-organismes.

16 Corteva Agriscience, « Corteva Signs Agreement to Acquire Stoller Group », 30 novembre 2022.

23 Clotilde de Gaillard, « IBMA France devient Alliance Biocontrôle et veut monter en puissance », La France Agricole, 15 mai 2024.
Amlliance Biocontrôle, « Rôles d’Alliance Biocontrôle ».

Enquête

Le mirage du biocontrôle

Le biocontrôle est une notion récente qui regroupe des réalités diverses. C’est un concept qui a été développé principalement par l’industrie pour « répondre », officiellement, à la demande de la société de réduire l’usage des pesticides chimiques de synthèse. Les produits de biocontrôle lui donnent l’occasion de créer un nouveau marché florissant. Cette notion, d'une part, empiète sur d’autres réalités agronomiques, comme la lutte biologique ou les préparations naturelles, et, d'autre part, recouvre des solutions biotechnologiques. Philosophiquement et fondamentalement, PNPP et produits de biocontrôle sont très différents. Le législateur, en France, a voulu encadrer ces pratiques paysannes en leur appliquant des normes pour en restreindre l’usage. En parallèle, le concept de biocontrôle a, lui, été encadré par les pouvoirs publics pour en favoriser le développement. L’industrie ne souhaite pas que les PNPP concurrencent leurs produits brevetés, d’où la réglementation inadaptée qui les maintient dans l’illégalité. Nous décortiquons comment plusieurs organisations en faveur du biocontrôle s’imbriquent, comment les multinationales de l’agro-industrie ont très rapidement mis la main sur les entreprises qui avaient développé des produits de biocontrôle. Plus de 500 produits sont officiellement reconnus comme « biocontrôle » par le ministère de l'Agriculture. Dans cette enquête, nous insistons sur la possibilité que, petit à petit, des produits issus de biotechnologies trouvent leur place au sein des produits de biocontrôle. Tous ces nouveaux produits induisent des risques environnementaux et sanitaires, dont l'évaluation est lacunaire.
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