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Limagrain s’est implanté aux Émirats arabes unis

Par Antoine Vépierre

Publié le 28/01/2026

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En juin 2025, Limagrain, multinationale semencière française, scellait un accord de partenariat avec la Abu Dhabi Developmental Holding Company (ADQ), un fond souverain émirati. Début octobre, ce partenariat s’est concrétisé par la création d’une joint-venture comprenant notamment une unité de recherche sur « l’édition génétique ».

Le 25 juin 2025, Limagrain annonçait dans un communiqué de presse « être entré en discussions exclusives avec Abu Dhabi Developmental Holding Company (ADQ) »i. Selon cet accord signé avec Vilmorin & Cie, filiale de Limagrain, ADQ entre au capital de l’activité Semences Potagères de Limagrain à hauteur de 35 %. Début octobre, cette entente s’est concrétisée par la création d’une joint-venture (association d’entreprises) répondant aux stratégies respectives de Limagrain et des Émirats arabes unis (EAU). Pour le semencier français, il s’agit d’accélérer « son développement et plus spécifiquement à renforcer son leadership sur le marché mondial des semences potagères ». Pour ADQ, l’enjeu est de s’appuyer sur les « technologies modernes » (robotique, numérique, génétique) pour augmenter la production locale et assurer sa souveraineté en matière de sécurité alimentaire.

L’« Ambition 2030 » de Limagrain

Le 27 juin dernier, soit 2 jours après son accord avec ADQ, Vilmorin & Cie annonçait céder AgReliant, « spécialisée dans la recherche, la production et la commercialisation de semences de maïs et de soja » à destination du marché nord-américain, qu’elle co-détenait avec KWSii. Selon l’entreprise, « cette opération représente une étape importante pour Vilmorin & Cie, lui permettant de se concentrer davantage sur ses priorités stratégiques et de renforcer ses autres territoires dans le cadre de son plan Ambition 2030 ». Or, le projet de partenariat avec ADQ lui aussi « s’inscrit pleinement dans la feuille de route stratégique de Vilmorin & Cie et de son actionnaire Limagrain, « Ambition 2030». Il permettrait d’accélérer la croissance et, plus particulièrement, le développement du métier Semences Potagères de Vilmorin & Cie »iii.

Qu’ambitionne donc cette stratégie ? Dans l’optique d’atteindre un chiffre d’affaires de 400 millions d’euros, elle repose notamment sur l’internationalisation de Limagrain, qui affirme vouloir aider les agriculteurs à « s’adapter aux effets du changement climatique (périodes de sécheresse plus fréquentes et intenses, pluies irrégulières, hausse de la pression parasitaire, etc.) » en disposant « de ressources génétiques diversifiées et d’outils technologiques adaptés pour pouvoir créer de nouvelles variétés de semences – et donc des plantes – plus performantes ».

Comme nous l’avons évoqué dans un précédent articleiv, Limagrain a déjà, en février 2023, publiquement demandé un soutien de la France à la déréglementation des OGM obtenus par de nouvelles techniques de modification génétique (NTG), les estimant « indispensables pour soutenir la transition vers une économie résiliente et un système alimentaire durable ». En mars 2025, lors d’un entretien organisé par l’Afja (association de journalistes agricoles)v, Sébastien Chauffaut, directeur général de Limagrain, précisait même : « Nous commercialiserons les premières variétés issues des nouvelles techniques génomiques en 2029 ».

Il affirmait également que « la capacité d’un pays à produire et valoriser ses semences constitue un atout diplomatique qui lui permet de négocier en position de force », faisant donc des semences « une arme diplomatique au service de la compétitivité ». Une vision qui fait écho à la « Stratégie nationale de sécurité alimentaire 2051 » émiratie…

ADQ, un fond souverain au service d’une stratégie

Créé en 2018, ADQ est un investisseur mondial d’envergure, intégrant même le top 10 des fonds souverains en volumes d’investissements en 2023. A ce titre, il gère depuis 2020 les excédents d’exploitation de nombreuses entreprises nationales, qu’il peut investir à l’étranger afin d’atteindre ses objectifs : « investir dans les infrastructures critiques, qui sous-tendent la croissance économique, et s’intégrer aux chaînes d’approvisionnement mondiales pour renforcer l’autosuffisance et la résilience » afin d’« améliorer la vie des personnes et des communautés »vi. Si les énergies, la santé, les transports et les industries sont des axes clés d’investissements pour ADQ, l’agriculture et l’approvisionnement en aliments sont, eux aussi, éminemment stratégiques pour les EAU. En effet, le pays dépend à 90 % d’importations, notamment en raison de son climat désertique. A ce jour, l’investissement majeur d’ADQ dans le domaine est l’acquisition de 45 % du groupe Louis-Dreyfus, multinationale de négoce de matières premières agricoles basée à Amsterdam (Pays-Bas), qui fait partie du « ABCD Group »vii.

Dans l’optique de s’affranchir de cette forte dépendance aux importations, l’émirat a élaboré en 2018 la « Stratégie nationale de sécurité alimentaire 2051 »viii. Selon Grain, « l‘objectif était de voir les EAU parmi les dix premiers de l’indice mondial de sécurité alimentaire d’ici à 2021 (en réalité, ils étaient à cette date au 35ème rang) et au premier rang d’ici à 2051. Le plan prévoit non seulement d’accroître le nombre d’exploitations agricoles à l’étranger, mais aussi de renforcer la production alimentaire nationale afin de réduire à 50 % la dépendance des EAU à l’égard des importations de denrées alimentaires »ix. Cette stratégie prévoit explicitement de s’appuyer sur des technologies innovantes et des partenariats internationaux pour parvenir ces objectifs. A ce titre, l’émirat a déjà conclu un partenariat avec Bayer en 2023. Comme le rapportait la Revista Cultivarx, ce partenariat vise à conduire des essais de semences potagères afin de les adapter aux conditions de cultures du climat désertique émirati. Rien d’étonnant donc à ce que les EAU concluent désormais un accord avec Limagrain, concurrent de Bayer, qui souhaite probablement profiter des énormes capacités d’investissements des fonds souverains émiratis.

Un partenariat qui prend forme

Début octobre 2025, cet accord s’est concrétisé par la création d‘une joint-venture entre Limagrain Vegetable Seeds et Silal, spécialiste émirati de l’agritechxi. Le fruit de cette alliance est le « Centre d’excellence pour la résilience abiotique et la génomique des cultures » (Center of Excellence for Abiotic Resilience and Crop Genomics, ARC-GEN) dans la région d’Al Ain. Le communiqué de presse annonçant cette inauguration est explicite sur le fait que ce centre de recherche vise à développer des plantes potagères génétiquement modifiées « résistantes à la chaleur, la sécheresse et la salinité ». Les scientifiques s’appuieront pour cela sur « les progrès de la génomique des cultures, l’étude de l’ADN des plantes, afin de développer de nouvelles variétés végétales plus productives et plus durables ». Plus particulièrement, « l’unité de recherche en édition génétique appliquera des techniques scientifiques de pointe pour affiner les gènes des plantes et créer des variétés plus résistantes avec des caractéristiques améliorées ».

Invoquant la promesse d’une agriculture s’adaptant aux défis du changement climatique par le développement d’OGM, Sébastien Vidal, président de Limagrain, se félicite pour ce partenariat entre les infrastructures de pointe des EAU et l’expertise de son entreprise dans le domaine des semences, estimant qu’elles apporteront des réponses adaptées « pour l’avenir de l’agriculture et la souveraineté alimentaire, dans le respect des personnes, des cultures et des valeurs communes ».

Cette alliance entre Limagrain et les EAU n’illustre en réalité qu’une petite part de la stratégie globale émiratie, qui, en choisissant l’agritech (agriculture verticale, culture hydroponique, agriculture en environnement contrôlé, robotique…), entend engendrer une « disruption des systèmes alimentaires afin de pouvoir cultiver n’importe quoi n’importe où, indépendamment du climat et de l’environnement »xii. Modifier le vivant pour s’affranchir des limites pédoclimatiques, le tout pour être toujours « leader » dans l’innovation technologique ou sur les marchés internationaux, voilà la raison avancée des investissements des Émirats arabes unis aujourd’hui. De son côté, Limagrain ne cache pas ses ambitions. Déjà présente dans 53 pays, la multinationale s’érige en garante de la souveraineté alimentaire, faisant « fi de toute politique, de tout parti pris »xiii. Mais la course à l’innovation et aux partenariats internationaux pourrait aussi relever d’une volonté de gagner des parts de marché à tout prix, afin de ne pas rester la 5ème roue du carrosse dans le classement mondial des semenciersxiv

i Limagrain, « Limagrain, par l’intermédiaire de sa filiale Vilmorin & Cie, entre en discussions exclusives avec ADQ pour établir un partenariat stratégique et financier sur les Semences Potagères », 25 juin 2025.
ADQ, « ADQ to acquire a strategic stake in Limagrain Vegetable Seeds and launch joint R&D partnership in UAE focused on the development of desert-adapted seeds », 25 juin 2025.

ii Vilmorin & Cie, « Vilmorin & Cie et KWS cèdent la coentreprise nord-américaine AgReliant Genetics à GDM », 27 juin 2025.

iii Vilmorin & Cie, « Vilmorin & Cie entre en discussions exclusives avec ADQ pour établir un partenariat stratégique et financier sur les Semences Potagères », 25 juin 2025.

iv Denis Meshaka, « Limagrain, une « coopérative » qui a toujours misé sur les OGM », Inf’OGM, 6 mai 2025.

v Mouhamed Ben Diene, « « Les semences … de véritables armes diplomatiques » », JA Mag, 19 mars 2025.

vi ADQ, « 01 ― What we stand for – Driving economic resilience ».

vii L’« ABCD Group » correspond aux quatre multinationales se partageant 70% du marché mondial des céréales (Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill, Louis Dreyfus).
Laurie Debove, « Les ABCD, les 4 géants céréaliers, tirent des superprofits records de la crise alimentaire », La Relève et La Peste, 18 novembre 2022.

viii EAU, « National Food Security Strategy 2051 », mise à jour au 30 décembre 2024.

ix Grain, « Des terres à la logistique : le pouvoir croissant des Émirats arabes unis dans le système alimentaire mondial », 12 juillet 2024.

x Rajaa Kantaoui, « Silal et Bayer annoncent un partenariat pour stimuler l’innovation dans l’agriculture », Revista Cultivar, 5 décembre 2023.

xi Silal, « Silal partners with Limagrain Vegetable Seeds to launch Center of Excellence for Abiotic Resilience and Crop Genomics », 1er octobre 2025.

xii Ministère du changement climatique et de l’environnement des EAU, « A Guide to Food Security in the UAE », 2023.

xiii Gaëlle Chazal, « Dans un monde qui se fracture, Limagrain « doit se rappeler que son métier est d’abord de nourrir les populations » », La Montagne, 21 juin 2025.

xiv ETC Group et Grain, « Top 10 des géants de l’agrobusiness : la concentration des entreprises dans l’alimentation et l’agriculture en 2025 », 25 juin 2025.

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